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La fin

Jour J.

Le médecin nous réveille et nous demande si on veut d’abord rentrer manger, se doucher, prendre un peu l’air, on accepte. On doit être armés physiquement et psychologiquement pour affronter les prochaines heures, mais est-ce qu'on peut vraiment l'être?

Heureusement, il n’y a personne chez mes parents.

On ne pourrait pas les regarder dans les yeux en leur disant que tout va bien.

On se regarde profondément tous les deux, les mots sont inutiles et pas assez forts de toute façon. Je dirais qu’on ressemble plus à des robots qu’à des êtres humains. Le chemin du retour à l’hôpital est silencieux. J’ai mal au ventre, mes boyaux se tordent. On monte au ralenti ces escaliers que nous connaissons bien en nous tenant très fort par la main. La peur et l’angoisse sont ancrées en nous depuis l’arrivée de Lenny, mais aujourd’hui, elles sont à leur paroxysme.

On rentre dans la chambre, le docteur me demande si je suis sûre de vouloir Lenny dans mes bras.

Oui. J'en suis sûre, et même si je ne l’étais pas je ne peux pas le laisser partir tout seul sans câlins, sans l’amour inconditionnel de sa maman, il est si petit et il a tellement souffert qu’il doit partir entouré de notre amour, au maximum. 

On se regarde tous les deux et je sens la même panique dans ses yeux. Oui on a peur et c’est légitime. Comment ça va se passer et qu’est ce qu’on va devenir après ? C’est lui notre raison de vivre, notre avenir…

Le médecin nous assure que ça ne durera que quelques minutes. Il augmente fortement les doses de morphine et d’anesthésiant pour qu'il ne souffre pas et baisse le respirateur à 21%. Je comprends bien que mon fils va s’étouffer, qu’on le pousse à s’étouffer.  

On reste tous les trois.

Après quelques minutes, Lenny commence à changer de couleur, il bleuit. Je panique, je ne veux plus faire ça, qu’est-ce qu’on fait là. Quel genre de personne peut accepter de voir mourir son bébé. Mais c’est trop tard, on ne peut plus revenir en arrière. Je sens le désespoir monter en nous. Les larmes coulent à flot.

Les minutes défilent, Lenny passe du bleu au gris, mais il lutte, son cœur ne faiblit pas. On a les yeux rivés sur le moniteur. Après 30 ou 45 minutes, le médecin revient, il ne comprend pas pourquoi ça dure… Il décide de baisser encore le respirateur pour ne lui laisser aucune chance. Lenny s’accroche, il ne veut pas abandonner, c’est un supplice. On voit bien sur son visage qu’il n’a plus d’oxygène, il meurt à petits feux. L'infirmière qui s’est occupée de lui entre et nous dit qu’il a besoin d’entendre qu’on le laisse partir, qu’on l’autorise à se libérer de toutes ses souffrances parce qu’un bébé a l’instinct de survivre et de se battre pour ses parents. On lui murmure en sanglots qu’il doit se laisser aller, qu’il a trop souffert, qu’il sera mieux après, qu’on l’aime de tout notre cœur, de toute notre âme, qu’on sera toujours avec lui et lui avec nous. Et qu’un jour, on sera réunis parce que ceux qui s’aiment se retrouvent forcément un jour.

Petit à petit, son cœur faiblit, je trouve ça tellement long, c’est un enfer.

Cette journée, cette épreuve ne peuvent pas être réelles.

Lorsque son cœur atteint un minimum, le médecin vient éteindre la machine et nous laisse encore quelques instants en silence avec lui.

J’ai les yeux rivés sur mon fils, je ne peux pas le quitter du regard et je vois clairement et exactement le moment où c’est terminé. Je sais qu’à partir de cet instant précis il n’est plus là, il ne nous entend plus…

Il y a énormément d’amour dans la pièce mais surtout de la douleur. L'infirmière entre et me demande si on veut rester lorsqu’ils vont lui enlever les tuyaux et les fils, je fais non de la tête.

Je suis incapable de parler.

Je n’arrive plus à bouger.

Elle attend que je lui donne Lenny, mais je n’en suis pas capable, je suis paralysée et je ne veux pas qu’on me prenne mon bébé encore une fois. Elle me le retire délicatement et je prends la main de son papa car je sais que ce sera sécurisant. C’est comme si je n’avais plus que lui sur la Terre à partir de maintenant.

On se lève machinalement et on attend dans le couloir assis tous les deux collés.

On est perdus, traumatisés. Que va-t-on devenir après tout ça, après Lenny.

On a plus rien. On ne peut pas perdre son enfant, son petit bébé à 22 ans.

Le monde s’écroule autour de nous deux. Mais on sait que l’autre sera toujours là. C’est la seule certitude. Pas besoin de mot, ce serait inutile, l’amour entre nous est tellement fort.

Je ne sais pas au bout de combien de temps on revient nous chercher. Je le vois allongé sur le lit, je ne peux plus bouger, je reste là, plantée à trois mètres de mon fils et je ne peux pas l’approcher, ni le toucher.

J’en ai du mal à respirer.

Les petits vêtements que sa marraine est allée chercher quelques jours plus tôt sont là, au bout du lit. Je pensais être capable de l’habiller, mais non, c’est son papa qui le fait tendrement avec l'infirmière.

Un petit sarouel blanc, un petit manteau en fourrure avec des petites oreilles d’ours polaire et des petites baskets marron. Il est tellement beau mon petit esquimau.

Elle nous demande si on va appeler nos parents, on fait oui de la tête, et elle nous laisse tous les trois.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée sans respirer ni bouger au bout de ce lit à le regarder, mon corps et mon cerveau se sont mis sur pause. Il n'y a pas de mot pour dire à quel point j'ai mal à cet instant. Je crois que tout s'est arrêté en moi comme pour me protéger du pétage de câble. Je me vois de loin comme dans un souvenir mais j'ai dû mal à ressentir ce moment.

Je vois Camille tomber à genoux et sangloter, il peine à respirer, il est tellement malheureux, le désespoir se lit dans ses yeux. Je le prends par la main et on s’allonge chacun d’un côté de Lenny, collés tous les trois. On le prend par la main et on plonge dans le regard de l’autre. On pourrait rester comme ça toute la vie, on ne veut pas que ça change.

Je n’ai plus aucune notion du temps.

Ses parents, mes parents entrent dans la pièce, je ne les vois pas mais j'entends tout. On est incapables de les regarder, de leur parler, de bouger, on reste juste immobiles à se regarder.

Je sens la présence de mes parents, et là, je suis remplie d’amour, de soulagement, mon oxygène.

Je les aime tellement, je le sais à ce moment précis. Je sais maintenant que de vivre, de ressentir ce niveau de douleur tellement important est nécessaire pour comprendre l’immensité et l’importance du bonheur et des sentiments qu’on porte à certaines personnes. Je sais que je vais apprécier chaque seconde avec les gens qui en valent la peine, je ne vais plus perdre de temps.

Je prends mon père par la main, chose que je n’avais jamais faite avant.

D'autres personnes entrent, je me sens envahie, privée de l’intimité du moment. J’entends le médecin dire : « il va falloir y aller ».

Mais aller où, aller où, je vois que Camille pense la même chose que moi. Notre vie s’est arrêtée là, il n’y a rien après. Je souffre tellement que la douleur m’anesthésie. Je suis incapable de dire depuis combien de temps nous sommes dans cette position. Je sais que le docteur nous avait prévenu qu’il nous laissait le corps deux heures. Mais ce n’est pas possible, ça ne peut pas faire déjà deux heures.

Où va aller mon fils, je ne veux pas le quitter. Une nouvelle fois j’entends discrètement le médecin dire à ma mère : « il faut qu’on s’occupe du corps, il faut partir ». Ma mère vient doucement, délicatement, elle me caresse, me chuchote qu’il faut s’occuper de Lenny et elle m'aide à me lever. Camille se lève, mais il reste à côté du petit corps de son fils, il pleure, mon cœur se fend. Il ne veut pas sortir, il s'accroche au lit.

Ma mère décide d’aller le chercher et elle le prend dans ses bras en le guidant vers la sortie. Je le prends par la main et nous n’allions pas nous lâcher de si tôt.

Je garde le traumatisme d’avoir laissé mon fils dans ce lit tout seul, mort. Je pensais qu’ils allaient l’emmener mais non, c’est à nous de partir. J’ai le sentiment de l’abandonner, je me sens coupable. L'infirmière nous dit qu’ils vont le descendre au reposoir de l’hôpital où on ne pourra pas le voir et le lendemain, il sera transféré au reposoir public.

On quitte l’hôpital en suivant mes parents, je sais qu’ils vont s’occuper de nous et de tout, en dépit de leur propre chagrin.

On ne parle pas, je n’ai rien à dire.

Dans la voiture, je serre juste très fort la main de l’homme que j’aime.

Le silence s’installe. Je pense que mes parents sont perdus, mais ils font exactement ce qu’il faut.

Arrivée chez eux, chez moi, dans cette maison qui me sécurise, je m’assoie sur une chaise et je n’en bougerai pas avant de longues heures. Je demande juste à ma mère de prévenir la marraine de Lenny. Elle me dit que si on a besoin ils viendront mais je ne sais même pas de quoi j’ai besoin à ce moment là. J’attends simplement que le temps passe.

Je ressasse sans arrêt les images de la journée, je ne peux pas croire que c’est terminé. Je voudrais tellement revenir en arrière parce que maintenant j’ai trop mal. Je préférais être inquiète pour la santé de mon fils plutôt que maintenant être dans ce vide, ce gouffre. Oui, c’est le vide, le rien.

Les jours et nuits passent et on ne les distingue plus, on ne dort pas, on se laisse aller, un peu dans le lit, un peu dans le canapé. Je suis exténuée et je finis par prendre un somnifère, je me laisse plonger dans l’immensité de la nuit, j’ai l’impression d’être bien pour quelques heures je dors.

Mais c’est le choc au réveil, je ne peux plus bouger. Mon cerveau veut se lever mais mon corps en est incapable. Camille doit me porter aux toilettes.

Quand j’ai repris mes esprits je décide de ne plus jamais me laisser aller, ce n'est pas moi, je veux rester maitre de moi même, de mon corps et de mon esprit. Je vais devoir affronter.

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