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Victoire

Pendant des mois je ne suis pas prête pour un autre enfant.

On en parle tous les deux, on sait que le manque d’être parents nous hante, mais nous ne sommes pas prêts. Le vide de Lenny est trop important. On a besoin de parler de lui constamment, il faut qu’il occupe toutes nos pensées.

Puis, c’est se lancer dans des mois d’angoisse face à une maladie inconnue et quasiment indétectable et psychologiquement être prêts à écrire une nouvelle page est compliqué.

Et un jour, je ressens ce déclic.

Quelque chose au fond de moi me dit que je suis prête à accueillir un autre bébé, un deuxième enfant.

Je tombe enceinte.

Au début, c’est très compliqué, je préfère faire comme si je ne le suis pas. Malgré l’envie qu’on assume, c’est difficile de gérer tout en même temps. On en parle à presque personne. 

On apprend très vite que c’est une fille, quel soulagement. J’aurais eu beaucoup de mal à accepter un autre garçon, je veux que Lenny garde l’exclusivité d’être mon fils. C’est sûrement une idée que beaucoup ne comprendront pas, mais c’est ce que je pense. J’ai peur de le remplacer, qu’il pense que je le remplace, d’être une mauvaise maman pour un autre garçon, de ne penser qu’à Lenny en le regardant.

 

Pour cette seconde grossesse, je suis très suivie, c’est rassurant d’entendre régulièrement qu’elle va bien. Mais on ne se voile pas la face, sans réponse de la part des recherches pour Lenny, même le plus grand des professionnels ne sait pas vraiment où il va. Il cherche des symptômes communs quasiment indétectables, mais dans tous les cas, il sera trop tard si on découvre qu’elle est malade. La seule solution, c’est une interruption médicale de grossesse, où les médecins arrêtent le cœur du bébé dans le ventre et j’accouche donc d’un enfant déjà mort ou bien accoucher et voir l’ampleur de la maladie.

Le point positif est qu’au moins nous serons préparés, prêts à l’accueillir.

Je n’investis ma grossesse qu’à partir de 6 mois environ mais je suis terrorisée dès que je la sens bouger, j’ai peur de devoir affronter encore le pire et j’ai l’impression que si le lien est moins fort qu’avec Lenny je souffrirais un peu moins.

J’ai peur d’acheter des affaires qui resteront au placard, que ce bébé ne portera jamais.

On se protège, je ne sais pas si c’est la bonne manière mais c’est tout ce qu’on parvient à faire.

Entre temps, on achète un nouveau caveau Camille et moi. On doit affronter une nouvelle fois l'épreuve de l'enterrement.

On arrive tous les deux dans l'allée, son petit cercueil nous attend au bout, posé sur un Plexiglas, il donne l'impression de voler. Moi qui redoutait ce moment en imaginant pendant des mois la terre, la saleté, les vers, faisant des cauchemars de décomposition, je suis touchée car les pompes funèbres l'ont nettoyé et repoli... 

Ça adoucit un peu l'horreur de l'instant. On le suit jusqu'à sa nouvelle maison toute neuve. J'ai encore plus peur de l'avenir de sa petite soeur à ce moment-là, j'ai perdu toute innocence.

On lui dépose un grand lion tout neuf et il descend petit à petit au fond de ce grand trou.

C'est tellement violent de revivre tout ça.

Je touche sans arrêt mon ventre, je prie de tout mon coeur pour qu'elle soit notre espoir de survie, qu'on ait pas encore à vivre ça.

Après cette nouvelle épreuve, ma tante nous dit que si elle arrive en bonne santé ce sera vraiment une victoire pour nous, notre victoire sur la vie.

Et là, on a le tilt tous les deux, Victoire, bien sûr.

Le jour de sa naissance est programmé, car il faut que tout soit prêt en cas d’urgence, machines, réanimateurs, médecins en tous genres.

On choisit le 1 er avril en espérant que ça nous porte chance, une de mes meilleures amies est née ce jour là et j'espère que ma fille sera aussi fantastique qu'elle.

Le trajet jusqu’à la maternité est pesant et silencieux. On a l’impression d’aller vers l’horreur, la mort. On tremble en poussant la porte, mais on décide de choisir la même salle d’accouchement comme pour se donner une deuxième chance. J’entre dans cette salle qui a marquée ma vie, je fonds en larmes. Tous les souvenirs me reviennent.

On m’installe le produit pour déclencher le travail et je commence à cogiter. Des tas de questions se chamboulent dans ma tête. Vais-je réussir à l’aimer ? Quelle place va-t-elle avoir ? Et Lenny dans tout ça ? Quelle place va-t-il lui rester ?

J’ai tellement peur que tout le monde l’oublie avec l’arrivée de sa petite sœur…

Est-ce que je vais réussir à faire un bébé qui va vivre? Quelle maman vais-je être pour elle après tous ces drames et la douleur que je porte ?

Quelle personnalité va-t-elle avoir à cause de toute la tristesse que je lui ai déjà transmise ? On m’a tellement dit « tu sais elle ressent tout… » Oui je le sais mais comment faire autrement.

Je sais que je l’aime déjà, mais j’ai peur de cet amour, j’ai peur de l’aimer plus que son frère.

Une auxiliaire vient nous préparer psychologiquement à l’arrivée de ce nouveau bébé, elle nous explique que même si elle va bien elle peut mettre quelques minutes à atterrir et à respirer correctement, qu’un bébé ne pleure pas immédiatement en sortant du ventre de sa maman.

Je prie Lenny, pour qu'il soit son étoile.

Enfin, arrive le moment de pousser, de la rencontrer. L’émotion dans la salle est palpable. Je pousse à peine une fois qu’elle sort sa tête et se met à crier. Tout le monde pleure, et je plane. Camille sort le reste du corps de notre fille et moi je suis sur un petit nuage. Quand je la prends sur moi, tout s’éclaire. Une case s’ajoute. J’aime toujours autant Lenny, j’ai toujours mal mais mon cœur s’agrandit.

Elle prend immédiatement sa place. Le bonheur que je ressens est intense, je ne peux même pas le quantifier.

Victoire est là et elle va venir panser mes blessures. Nous avons enfin droit au bonheur et on va en profiter.

 

Chaque seconde passée avec elle me remplit de joie. Elle m’a sauvée la vie, elle m’amène l’oxygène et la force nécessaire pour avancer. Mon amour pour mes enfants est indéfinissable, il n’a pas de limite. J’ai deux enfants je le dis et je l’assume. Je ne cacherai jamais Lenny ni son histoire, aussi brève soit elle. Il a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui et c’est grâce à Lenny et Victoire que nous nous battons pour la vie.

Pourtant, malgré tout, la souffrance est présente au quotidien.

Même si je continue à vivre surtout grâce à Victoire, Camille, ma famille et mes amies, je la déteste cette vie. Elle m’a amputée à vie d’une partie de moi, de mon cœur, de mon innocence, ma gaieté et tellement d’autres choses. Je ne peux pas accepter que ce qui est arrivé ce soit la vie car c’est inacceptable, malgré ce que j’entends souvent, les « il faut vivre avec » « c’est la vie malheureusement ».

Ceux qui prononcent ces mots n’ont tout simplement pas perdu leur enfant.

La vie a volé mon bébé, il aurait aimé la vivre sa vie et le pire c’est que tout ce qu’elle lui a donné c’est de la souffrance. Donc je la déteste mais j’ai décidé de me battre pour être plus forte qu’elle et le bonheur que je cueille chaque jour c’est grâce à moi, à ma volonté et pas grâce à la vie.

Les moments que je passe avec Victoire sont formidables, je ne vois plus qu'elle, elle est mon univers. Elle est mon trésor.

Je donne tout à cet enfant qui m'a rendue le sourire, elle est tellement joyeuse et belle. Tout le monde tombe sous son charme. Elle a ce petit je ne sais quoi donné par son frère sûrement, par son histoire déjà si particulière.

Je lui parle très souvent de Lenny, j'essaie de le faire le plus naturellement possible, elle vient avec nous au cimetière même si elle est encore trop petite pour comprendre.

On est une famille de 3+1, certainement difficile à comprendre pour beaucoup mais c'est comme ça. Je vis avec Lenny, je l'ai dans la peau et Victoire me donne l'espoir d'un avenir.

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