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Survivre

Lenny est parti le vendredi 15 février.

Le samedi ma mère nous emmène aux pompes funèbres car il faut choisir son cercueil.

C’est un supplice de feuilleter ce catalogue, de parler de la couleur, la matière, la taille de sa boîte, sa maison pour l’éternité. Mais on doit le faire, on sait qu’on est ses parents et qu’on va devoir tout assumer malgré la douleur et la difficulté.

On lui prend un petit cercueil blanc en chêne et on lui fait faire une plaque pour y graver ses prénoms « Lenny André Ange Cellario ». A l’intérieur, ce sera tout blanc et en soie. Il sera bien sur son petit coussin.

Ensuite, on va choisir les fleurs pour son enterrement, ce sera rouge et blanc et sans limite, on veut le plus beau pour lui. On lui fait faire un ours géant en fleurs.

On veut lui donner tout ce qu’on a, que son départ soit merveilleux.

Le lendemain, Camille et moi rencontrons le prêtre qui va célébrer la messe. C’est un coup de cœur entre lui et nous, cet homme nous touche au plus profond et nous comprend immédiatement. On lui explique tout ce qu’on a en tête et qui ne plait pas forcément à tous. On veut que les gens ne soient pas habillés en noir car c’est un bébé, on a choisi des fleurs rouges pour l’amour et blanches pour la pureté et surtout, on veut participer au maximum à la cérémonie.

On lui donne les musiques que l’on a choisies en expliquant les raisons. Dans son discours, on aimerait que transparaisse l’amour qu’on porte à notre fils et qu’on se porte mutuellement, de l’espoir et on ne veut pas d’une messe triste et angoissante car c’est déjà tellement douloureux. La cathédrale est tellement belle, je suis fière de pouvoir lui offrir cet endroit, il mérite bien ça après toutes ses souffrances.

Après le rendez-vous, on va voir le caveau familial de Camille au cimetière où va être enterré Lenny, et là c’est le choc, je regarde cet endroit triste, vieux, et je m’effondre. Je me rends compte que mon fils va reposer là pour toujours et c’est inconcevable. Je prends conscience petit à petit qu’une fois là dedans je ne pourrais plus jamais le voir, que je ne le verrais jamais grandir.

C’est un déchirement.

Pourquoi devoir faire tout ça. Il meurt dans nos bras, on doit lui choisir un cercueil, organiser son enterrement, on n’a pas envie mais on a pas le choix c’est tombé sur nous, sur notre famille. Je suis tellement en colère.

Je rentre chez mes parents et la coupe est pleine. C’est plus qu’une seule personne peut supporter. Je pète un plomb, j’ai envie de tout casser, je crie, je pousse tout le monde, je suis dans une colère noire. Oui, j’ai la rage. J’ai mal, j’ai un trou béant dans la poitrine, un manque qui s’installe. Les mots ne sont pas assez forts.

Ce petit être est tout pour moi, je n’ai jamais autant aimé, j’aurais voulu souffrir et mourir à sa place sans hésitation, je lui aurais donné ma vie. Je ne peux pas mettre sa vie au passé car il fait et fera toujours partie de moi. C’est un amour viscéral. J’ai l’impression que je vais mourir à petits feux malgré tous les efforts de mon entourage.

Deux jours plus tard, on a enfin la possibilité d’aller le voir au reposoir.

On décide d’y aller d’abord tous les deux pour pouvoir nous recueillir seuls et notre famille nous rejoindra ensuite.

On arrive timidement dans cet endroit lugubre :

- « On est les parents de Lenny Cellario »

- « Box D ».

Ok la couleur est annoncée, ils ne prendront pas de gants ici. On se dirige vers le box et on hésite un peu avant d’ouvrir ce grand rideau verdâtre. Je découvre mon fils sur un chariot roulant en métal, posé sur un drap d’hôpital déchiré. Je retiens un cri, je me blottis dans les bras de Camille, mon cœur se brise un peu plus devant l’horreur de cette situation. Mon bébé n’est qu’un morceau de viande ici. Je suis choquée, j’ai envie de vomir. Ni Camille, ni moi ne parvenons à le toucher, ni à parler. On se regarde, on se serre tous les deux, on se raccroche à notre amour, on ne fait plus qu’un. On reste immobiles jusqu’à ce que mes parents arrivent, ma mère touche Lenny le caresse, elle lui parle. Elle me dit : « Il ne veut pas que tu sois triste… ». Mais comment être autrement? Je ne peux plus bouger encore une fois.

Les deux hommes des pompes funèbres arrivent avec son cercueil, ils le mettent à l’intérieur, je suis un peu rassurée quand je vois le confort, il sera bien, comme sur un nuage. Je lui mets dans la poche le dessin d'un papillon que ma petite sœur lui a fait, je lui mets un de ses doudou et la bague que Camille avait fabriqué la veille de son décès pour me demander en mariage. Je lui murmure que je l’aime.

Les deux hommes ferment le cercueil, il va être scellé par la police afin de pouvoir quitter le territoire français. Je peux à peine décrire la difficulté de ce moment, voir ce couvercle se refermer sur lui, c’est définitif, après ça on ne pourra plus le voir. Seules resteront les images d’avant.

Je pleure toutes les larmes de mon corps, j’ai envie de disparaître. La force que j’avais quand il était là s’est envolée. Je ne veux plus me battre, je suis épuisée et je ne veux plus vivre ces épreuves à répétitions. Pour quelles raisons devrait-on vivre tout ça. Ça va nous détruire. Je ne vais jamais retrouver la fougue et la flamme qui faisaient de moi la personne vivante que j’étais. J’aimais la vie, maintenant je la hais, elle m’a pris tout ce que j’avais de plus précieux et sans raison. Je ne veux pas vivre constamment animée par la haine, la colère, la douleur mais je ne vois pas comment je vais pouvoir m’en sortir après avoir vécu tout ça.

Le cercueil est emmené à l’athanée et on ira passer l’après midi près de lui, Camille et moi.

On est parfois un peu égoïstes avec mes parents, avec ceux qui sont là constamment pour nous, mais on a besoin de nous retrouver, ça nous permet de communiquer ensemble et c’est ce qui fait notre force de couple. A chaque étape, on a mis des mots sur tout et rien qu’à deux. On ne s’est jamais enfermés dans notre peine et nos doutes. C’est le ciment de notre histoire. Il faut respecter que l’autre pense différemment de nous et essayer de le comprendre. Avoir un profond respect de sa moitié c’est la clé. Il faut accepter que traverser cette épreuve nous changera tous les deux à jamais. 

Moi qui était une personne organisée et qui programmait tout, je me laisse vivre. Je ne veux pas penser à l’instant d’après car je sais qu’il sera encore plus douloureux à affronter.

Les jours qui passent jusqu’à l’enterrement sont flous, on passe notre temps à côté de son petit cercueil, à réceptionner les fleurs et les mots de soutien qui viennent de nos proches. Je me souviens juste d’avoir pensé à Lenny constamment et à tout ce qu’il s’était passé.

J’ai dû mal à dormir et Camille pleure dans son sommeil. On est dans notre bulle, on est anesthésiés et robotisés par la peine immense. C’est trop grand, trop fort, trop lourd à porter. J’ai l’impression que je ne pourrais jamais surmonter cette tempête, ce chaos. Et qui plus est en ai-je envie ? Car ma vie sans lui, l’être qui m’est le plus cher au monde, n’a plus de valeur ni de sens. 

On décide de faire imprimer deux grands portraits de Lenny pour les mettre dans la cathédrale le jour de l’enterrement afin que tous les gens qui n’ont pas pu le voir puissent mettre un visage sur son prénom.

Ma famille proche est venue du Nord pour assister à l’enterrement. Je suis tellement touchée qu’ils aient fait le déplacement car c’est vraiment bon de les avoir avec moi mais en même temps je sais que j’ai un comportement détachée, je n’arrive pas à être prise dans les bras ou à ressentir de l’amour pour eux, pour tous ces gens bienveillants qui m’entourent. J’ai l’impression d’avoir perdu mon cœur et mes sentiments, qu’ils ne sont dédiés qu’à Lenny.

La veille de l’enterrement, je me dispute avec ma mère à propos de la religion. Elle pense que Lenny est au paradis et toutes ces conneries. Je ne crois plus en rien, je suis tellement furieuse. S’il y avait un Dieu bordel pourquoi a-t-il fait ça à mon bébé et pourquoi à ma famille sans raison. Et de toute façon, tout ce que je sais c’est qu’il n’est pas là, je n’ai aucun idée de où il est et avec qui. Je suis envahie de colère.

 

Le vendredi matin, on se prépare pour partir à la cérémonie. L’ambiance est pesante. Je suis déphasée.

Camille et moi avons passé la nuit à imaginer comment cette journée allait se dérouler, mais de toute façon on sera entourés du responsable des pompes funèbres tout le long. Il nous a garantis qu’il nous guiderait.

On arrive à l’athanée pour un dernier aurevoir en petit comité. Et là, c’est impossible de le laisser partir pour Camille, il est scotché au cercueil dans cette grande salle et il pleure encore et encore. On sait que c’est bientôt la fin, on voudrait faire durer les instants qui nous restent à ses côtés.

On monte dans notre voiture pour suivre le corbillard jusqu’à la cathédrale et je craque en voyant son cercueil entrer dans le camion. Arrivés devant la cathédrale, tous les yeux sont tournés vers nous, je déteste ça. Même si ce sont des regards bienveillants sans arrière pensée, je voudrais creuser un trou pour me cacher.

Tout le monde est entré à l’intérieur et seulement notre famille très proche va faire le chemin avec nous pour suivre le cercueil. Ils sortent Lenny du corbillard, ma mère me prend la main, je tiens celle de Camille fermement de l’autre. Quand à lui, il est aux côtés de sa soeur, comme une petite chaîne humaine pour affronter le pire.

A partir de cet instant, tout se trouble, c'est le blanc total pendant quelques instants, je ne peux plus retenir mes larmes, elles coulent à flot et j’ai mal au cœur, tellement mal.

Une douleur qui va me tuer à petits feux.

Cette douleur m’envahit de plus en plus tandis qu’on suit le corps de notre fils dans la longue allée de la cathédrale. Je ne distingue aucun visage, je n’ai même pas la force de marcher, c’est ma mère et Camille qui me soutiennent jusqu’au premier rang.

Petit à petit, au fil de la cérémonie, je reprends mes esprits. J’écoute attentivement les paroles du prêtre qui retranscrit parfaitement notre message. Camille et moi restons main dans la main tout le long comme deux aimants. 

Je parviens à lire le texte que j’avais écrit pour Lenny, ça me tenait à cœur de lui dire adieu sur cette Terre mais de préciser qu’on se reverra, la mort n'arrête pas l'amour. Je voulais également délivrer un message d’amour, l’amour dans notre couple, inébranlable et l’amour que l’on porte à notre enfant pour l’éternité.

On sort de la cathédrale toujours en suivant le cercueil de Lenny, et je vois cette marée humaine qui nous attend. Je n’aurais jamais imaginé que la cathédrale serait pleine et que tous ces gens auraient fait le déplacement pour Lenny et nous. 

Je remarque que le soleil a percé par ce mois de février alors que l’orage menaçait à l’entrée. Je le prends comme un signe de mon fils.

C’est touchant de voir tous ces gens réunis et surtout je repère vite des visages dans la foule que j’ai envie de serrer dans mes bras. Mes parents, ma famille et surtout mes amies proches que j’ai l’impression de ne pas avoir vu depuis des siècles et c ‘est tellement rassurant car sans elles je n’aurais pas tenu jusque là.

Tout le monde veut nous serrer et c’est un peu oppressant après cette épreuve mais ça leur tient à cœur de montrer qu’ils nous soutiennent.

La suite se déroulera en plus petit comité au cimetière.

On suit le corbillard jusqu’à la nouvelle maison de Lenny.

Chacun nous embrasse et jette quelques pétales de roses. Camille et moi lui avons acheté un petit ourson blanc qu'on dépose sur son cercueil.

Tous les deux, on lui fait un dernier adieu avant de refermer ce trou noir sur lui.

Là, on se regarde et on ressent en même temps ce soulagement de se dire qu’il est enfin en paix et qu’il ne va plus aller à droite et à gauche comme ces derniers jours. On éprouve une certaine sérénité.

Il me prend la main et me murmure : « tu vois dans 50 ans on fera ce même chemin tous les deux pour venir le voir et on sera toujours unis j'en suis certain… ».

Cette simple phrase me remplit d’amour, je l’aime tellement. Et sans lui, je sais que je ne voudrais même pas essayer de tenir le coup et de vivre.

Les semaines qui suivent, on décide de s’éloigner tous les deux par besoin de couper avec tout ça, de souffler un peu, de respirer un autre air.

 

Mais lorsqu’on revient c’est la claque, c’est le vide intersidéral. Les semaines et mois qui ont suivis la disparition de Lenny ont été comme une petite et lente descente aux enfers.

Un jour, on pense que ça va mieux et le lendemain, on est paralysés par la douleur. Elle nous transperce. Heureusement, on pouvait rester chez mes parents le temps de remonter un peu la pente et de déménager.

Mais combien de fois nous avons imaginé mettre fin à nos jours ensemble ou même séparément parce qu’on ne trouvait plus la force de dormir, manger, respirer, tout simplement de vivre.

Parfois, quand l’un flanche et menace de se flinguer, c’est l’autre qui le remonte à la surface. Et parfois, c’est juste une main tendue par nos amis ou notre famille. 

Cette épreuve de la vie a ajouté une telle profondeur dans nos relations amicales et familiales. Dans le positif et le négatif. On sait exactement la valeur de chaque personne et l’amour qu’on leur porte est vraiment très fort. On a fait du tri autour de nous et ceux qui restent valent de l’or. Ces gens sont extraordinaires et généreux, mais, je n’arrive plus à exprimer ce que je ressens. J’ai l’impression que mon cœur est froid voir glacial, figé. Tout ça m’a endurcie et je ne sais pas si c’est bien ou mal, c’est juste le cas.

Quelques mois plus tard, on décide de déménager dans un nouvel appartement. Qu’on soit prêts ou pas de toute façon il faut qu’on prenne un autre envol.

Après notre installation, c’est souvent difficile. A vrai dire, le quotidien est un calvaire. On pleure et crie souvent. Tout ce qui nous soulage c’est d’aller au cimetière, regarder les photos de Lenny ou encore sentir ses habits.

D’ailleurs, chacun a gardé un de ses doudous pour dormir avec son odeur, avec lui. C’est difficile mais on essaie, on fait comme on peut tout en s’aimant d’un amour débordant. Le plus dur c’est le rien qui suit. Ces jours qui passent sans solution, sans que rien ne change. Il faut apprendre à accepter que ce soit arrivé et qu’on ne peut pas revenir en arrière.

Un jour, je décide de demander Camille en mariage, enfin de lui demander s’il veut toujours m’épouser. Mais, ma seule condition est de nous marier un an jour pour jour après l’enterrement de Lenny. Je voudrais transformer ce jour en un jour de bonheur en famille, tout en pensant constamment à Lenny. Après tout, le mariage n’est pas que l’union de deux êtres, c’est un symbole familial, et on connait la profondeur de l’amour que l’on se porte mutuellement grâce à Lenny. Il nous a tant appris en si peu de temps.

Il accepte avec le plus beau sourire du monde.

On sait désormais, que le bonheur ne tombe pas tel quel, mais qu’il faut aller le chercher, créer ses propres petits bonheurs. Quoi de plus beau qu’un mariage quand on s’aime à ce point.

J’essaie de toutes mes forces de me raccrocher à ce mariage, à cette idée, car parfois je sens que je suis au bord du précipice, que mon cœur tangue. J’ai souvent envie de sauter dans le vide pour oublier, me noyer, ce serait tellement plus facile mais je sens des mains qui me tirent. Mon futur mari, en premier, il est toujours là pour me réconforter, me ramener à la raison, m’aimer de tout son être. Je me raccroche à l’idée que je ne peux pas le laisser et le faire souffrir encore plus car il est déjà tellement détruit. Ensuite, mes amies, ces personnes qui sont devenues ma famille, il y a ma meilleure amie, la marraine de Lenny, elle est comme ma sœur, je peux tout lui dire, elle encaisse, elle m’écoute et me dit toujours ce qu’il faut sans le savoir, alors que je sais à quel point elle souffre. C’est rassurant de savoir qu’elle est toujours là juste derrière moi comme mon ange gardien. Elo, cette fille exceptionnelle, que je peux appeler jour et nuit, qui ne m'a jamais lâchée, je l'aime tellement.

Je ne suis pas seule, il y a toujours ces mêmes personnes qui prennent de mes nouvelles, qui montrent qu’elles ne me laisseront pas tomber.

Quant à mes parents, c’est compliqué car me voir souffrir les détruit. Je ne peux pas vraiment leur dire le fond de mes pensées les plus sombres, les plus douloureuses. Je me souviens d’un jour où j’ai dit à mon père que j’avais failli plusieurs fois mettre fin à mes jours car c’était trop difficile, j’ai lu la détresse et l’impuissance dans ses yeux. Il m’a juste répondu, des sanglots dans la voix : « tu as perdu ton fils, tu souffres à un point inimaginable, imagine si ta mère te perdait en plus d’avoir perdu son petit fils... ». Je prends conscience à quel point mes amies et ma famille m’aiment et qu'ils seront toujours présents c’est ce qui me raccroche à la vie à ce moment là.

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